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Christine Leteux

Continental Films : Cinéma français sous contrôle allemand

préface Bertrand Tavernier

dimanche 22 septembre 2019, par Maurice BALMET

Cet ouvrage est une mine d’informations et de révélations qui retrace l’histoire de la Continental à travers, entre autre, celle de son administrateur, l’Allemand Alfred Greven chargé par Goebbels de diriger ces fameux studios de cinéma à Paris dès l’été 1940. Grâce aux témoignages retrouvés, en particulier, dans les procès-verbaux des dossiers d’épuration des protagonistes de cette époque tragique, la Continental apparait alors sous un jour quelques peu différents de ce que la mémoire collective avait gardé.

Alfred Greven, un drôle de type qui, après avoir dirigé les célèbres studios allemands de la UFA (Universum Film AG) dans les années 1930, s’installe à Paris dès l’armistice de juin 1940. Sa mission ? Produire sous l’égide d’une compagnie, la Continental, des films doucereux, chargés d’endormir le patriotisme français. « Des œuvres légères, vides. De la camelote » exige Goebbels. Certes, malgré son appartenance au parti nazi, Alfred Greven est un Allemand raffiné, élégant qui aime le cinéma et les films. C’est ainsi qu’il va produire des œuvres peu conformes à l’idéologie nazie : La Symphonie fantastique de Christian-Jaque (1942) et Le Corbeau d’Henri-Georges Clouzot (1943). Cette compagnie produira 30 films que l’on peut répartir en 3 parts égales : 10 excellents films dont quelques chefs d’œuvre, 10 bons films et 10 navets.

Surtout, cet ouvrage se lit comme un roman d’aventures tragiques. Il fait le point, par exemple, sur ce fameux voyage des artistes français à Berlin en 1942, souvent intitulé voyage de la honte, pour la première allemande de Premier Rendez-vous, en différenciant les acteurs ravis d’en faire partie (Suzy Delair se plaint de ne pas avoir été présentée à Goebbels) et ceux qui y assistent contraints et forcés (Danielle Darrieux accepte le voyage pour protéger son nouveau fiancé, Porfirio Rubirosa, diplomate de la République dominicaine, arrêté comme citoyen d’un pays ennemi et envoyé en camp d’internement en Allemagne avec des diplomates américains).

Le livre permet aussi d’éclaircir des cas très douloureux comme celui d’Harry Baur. Il est l’un des comédiens les plus populaires de l’époque. Quelle stupéfaction pour les Français d’apprendre que l’acteur a accepté de tourner en Allemagne fin 1941 un film allemand : Symphonie eines Lebens. En fait, le comédien, dont la femme est juive, a tenté mille prétextes pour refuser (des problèmes de santé, sa méconnaissance de la langue allemande…). De retour à Paris, Harry Baur et sa femme Rika sont tous les deux arrêtés et envoyés en prison sur la dénonciation d’un ami d’enfance du comédien, Edouard Bouchez. Devenu antisémite forcené, il avait même reproché à un journal d’avoir publié sur la même page la photo de son ex-camarade, un « enjuivé, sale, taré, lâche » et celle d’un être «  aussi beau, aussi moral que le Führer ». L’acteur est enfermé à la prison du Cherche-Midi et sa femme à la Santé. Harry Baur a été interrogé par cinq tortionnaires. À l’un d’eux qui allait le frapper assis et qui lui demandait pourquoi il se levait : « Ce serait moins lâche pour vous de frapper un homme debout.  » À la prison, Harry Baur a été frappé à coups de tabouret. Il meurt en avril 1943. Un médecin venu le voir avant son décès, constate qu’il « avait été brutalisé, rossé et frappé avec une violence extrême ». Et comme le précise Bertrand Tavernier dans la préface : « Il est terrible de penser que les deux vedettes de Poil de carotte de Duvivier, Harry Baur et Robert Lynen, ont été toutes les deux assassinées par les Allemands.  »

Cet ouvrage fait aussi comprendre le parcours, les comportements, les hésitations, les choix des auteurs, des cinéastes ou scénaristes, des acteurs et de ces actrices de ces années noires de l’occupation allemande. Il y a ceux qui se ruaient sur Alfred Greven avant même qu’il ne les sollicite (Fernandel, Tino Rossi). Ceux qui travaillaient pour la Continental mais défendait leur indépendance (l’excellent cinéaste Henri Decoin). Et ceux qui refusaient la moindre proposition (Paul Meurisse et Pierre Blanchar). Pierre Fresnay, certainement maréchaliste, défenseur de l’ordre, a protégé le fils d’Edouard Bourdet, Claude Bourdet et n’est jamais devenu pro-allemand ni pilier de la Continental. Certains ont eu des comportements détestables comme Léo Joannon, réalisateur de second ordre, qui s’est livré à des magouilles ignobles pour réaliser Caprices en 1941 en faisant signer des contrats antidatés aux vrais auteurs du scénario : Jacques Companeez et Raymond Bernard (fils de Tristan Bernard), interdits de travail parce que juifs, pour s’approprier leur travail d’écriture.

Nous apprenons que Le Corbeau (1943), certainement l’œuvre la plus importante et la plus célèbre, sûrement un des plus grands chefs d’œuvre du cinéma français, n’est jamais sorti en salle outre-Rhin sous le titre infamant d’Une Petite ville française. Ce film a dérangé aussi bien l’autorité collaborationniste que l’autorité occupante par son thème sombre et peu glorieux.

Les riches informations du livre qui confirment, précisent et réfutent celles qui circulaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont à elles seules une raison sans appel de lire ce document. Continental Films est rédigé dans une écriture limpide et est un solide livre d’histoire du cinéma. L’ouvrage se lit comme un roman, avec des personnages, des décors et des situations qui prennent vie sous nos yeux de lecteur. Il fait de ce livre un document incontournable et une lecture véritablement enthousiasmante.


Éditions La Tour verte, collection La muse celluloïd
2017, 400 pages, 23 €