Article du cahier n°5 de l'Observatoire des armes nucléaires françaises

La production des armes à l’uranium appauvri

Auteur : Bruno Barrillot

 

Depuis quelques temps, les médias et l’opinion publique ont souligné les conséquences pour la santé de l’utilisation des munitions à l’uranium appauvri, notamment au cours de la guerre du Kosovo et la guerre du Golfe. Des milliers de militaires des coalitions qui ont été engagés dans ces conflits et les populations qui, elles, risquent de subir les effets de ces armes sur leurs lieux de vie pour des générations, sont victimes de ce qu’on a désigné par le " syndrome du Golfe ". Des militaires français ayant participé à la coalition lors de la guerre du Golfe viennent de créer une association des victimes du Golfe et la députée Michèle Rivasi envisage la création d’une mission d’information parlementaire sur le syndrome de la guerre du Golfe.

De nombreux articles, reportages et ouvrages ont été publiés à ce sujet. Cependant, à notre connaissance, peu de recherches ont été consacrées en France à l’utilisation de l’uranium appauvri, tant dans ses applications civiles que militaires. L’objet de ce rapport est d’abord de combler cette lacune mais également de s’interroger sur cette utilisation inconsidérée de l’uranium appauvri.

 

Un sous-produit à valoriser

Ce sont les militaires qui, les premiers, ont développé l’industrie de l’enrichissement de l’uranium pour la fabrication des armes nucléaires. Les cinq puisances nucléaires ont finalement tous adopté le même procédé de l’enrichissement par diffusion gazeuse : les Etats-Unis, dès 1945 à Oak Ridge, puis à Paducah et Porthmouth entre 1954 et 1956 ; les Britanniques à Capenhurst, l’URSS en 1949 près de Sverdlovsk, la Chine en 1957 à Lan Zhou et la France en 1967 à Pierrelatte. Dès 1954, les Etats-Unis ont lancé un grand programme " Atoms for Peace " pour développer l’industrie nucléaire civile avec la construction de centrales électriques utilisant de l’uranium très faiblement enrichi.

Ce développement de l’industrie électronucléaire concommittant à la production de l’uranium faiblement enrichi a laissé d’énormes quantités d’uranium appauvri considéré alors comme un sous-produit sans emploi. On comprend ainsi pourquoi, dès les années 60, les industriels du nucléaire se sont préoccupés de trouver des débouchés permettant de valoriser l’uranium appauvri.

I - Les premières utilisations de l’uranium appauvri

A - L’uranium appauvri pour les armes nucléaires

Les militaires ont également utilisé les premiers l’uranium appauvri dans la fabrication des ogives nucléaires de leurs bombes. L’uranium appauvri, comme l’uranium naturel, est essentiellement constitué d’uranium 238 qui ne peut pas entretenir de réaction en chaîne. C’est pourquoi, on utilise de l’uranium enrichi en isotope 235 pour créer cette réaction en chaîne et provoquer l’explosion de la bombe. Par contre l’uranium appauvri ou naturel (U238) est fissible par les neutrons très rapides qui proviennent des réactions à l’intérieur des bombes. L’uranium appauvri, ainsi fissionné, éjecte des neutrons. Donc une " enveloppe " en uranium appauvri ou naturel augmente la puissance de la bombe. Cette " enveloppe " se comporte donc comme un réflecteur à neutrons.

Les militaires utilisent également l’uranium appauvri pour des essais dits " sous-critiques " ou " essais froids " pour étudier les effets des explosifs chimiques utilisés dans la bombe. Dans ce cas, on remplace les matières nucléaires - uranium enrichi et plutonium - par de l’uranium appauvri : il s’agit d’éviter une réaction en chaîne et de voir, sans ce risque, comment se comporte une matière nucléaire sous la pression de l’explosif chimique.

En France, ces " essais froids " (avec uranium appauvri) s’effectuent aujourd’hui au Polygone de tir de Moronvilliers du CEA. Mais par le passé, de tels tirs ont eu lieu au centre d’études du CEA de Vaujours (en pleine région parisienne), à l’annexe du centre d’études du CEA du Ripault (terrain du Ruchard), sur le terrain annexe du Centre d’études scientifiques et techniques d’Aquitaine du CEA (CESTA), sur les sites d’essais du Sahara (Reggane) et à Moruroa.

Le CEA n’a pas fabriqué lui-même les éléments en uranium appauvri expérimentés à Moronvilliers (et probablement sur les autres sites d’essais). La fabrication de ces pièces a été sous-traitée à la Compagnie d’Etudes et Réalisations de Combustibles Nucléaires (CERCA) , entreprise que l’on retrouvera dans le circuit de fabrication des munitions à l’uranium appauvri (voir Annexe).

B - Utilisations industrielles de l’uranium appauvri

Les utilisations industrielles de l’uranium appauvri sont venues dans un second temps. En effet, l’énorme quantité d’uranium appauvri produit par l’enrichissement de l’uranium pour les besoins des centrales nucléaires ne pouvait être absorbée par la fabrication et leurs essais d’armes nucléaires. Les industriels ont donc cherché d’autres applications en s’appuyant principalement sur les propriétés physiques de l’uranium appauvri.

1 - Protection contre les radiations

Pour ses propriétés de " réflecteur de neutrons ", l’uranium appauvri est utilisé dans des applications liées au blindage des sources radioactives scellées.

Ainsi, dans un document de présentation de ses activités, la Société Industrielle de combustible nucléaire (SICN) signale ses secteurs de diversification (voir Annexe). En effet, avec l’arrêt de la filière des réacteurs graphite-gaz pour laquelle elle fabriquait le combustible à l’uranium naturel, la SICN produit actuellement, en uranium appauvri, principalement dans son usine d’Annecy :

- des protections biologiques contre les rayonnements, des appareils de gammagraphie et de radiothérapie, des pièces de collimation, des sondes de diagraphie pétrolières et minières ;

- des conteneurs pour le transport et le stockage de matières radioactives.

2 - Lestage

L’uranium a un poids spécifique élevé : sa densité de 19,05 est de 70 % supérieure au plomb (densité 11,34). En raison de sa masse importante pour un faible encombrement, l’uranium appauvri est utilisé dans le lestage, notamment pour l’industrie aéronautique et spatiale.

Le site internet de la Société française de Chimie signale aussi l’utilisation de l’uranium appauvri dans le lestage des quilles de bateaux (bateaux de Colas et de Tabarly), mais également comme composants de certains engins spatiaux, tel le satellite géodésique Stella.

Un document Pechiney-Cerca daté de 1986, mentionne la production par CERCA de pièces en uranium appauvri métallique pour des masses d’équilibrage (ailerons et gouvernes) et pour des volants de gyroscopes (rotors) et dispositifs inertiels de l’industrie aéronautique. Dans ce domaine, les clients signalés de CERCA, en 1986, étaient les compagnies aériennes Air France et UTA.

Cette utilisation d’uranium appauvri dans l’industrie aéronautique française est confirmée indirectement par l’Agence nationale des déchets radioactifs qui, dans son Inventaire 1998, donne des " exemples d’activités industrielles non-nucléaires susceptibles de produire ou d’avoir produit des déchets diffus ". L’Inventaire 1998 mentionne ainsi les " Ateliers de maintenance aéronautique " où se trouverait de l’uranium appauvri, sous forme d’objets divers tels " palonnier, masselottes équilibrage... ".

Une publicité de présentation des activités de la SICN mentionne également sous le titre " uranium industriel ", la fabrication de pièces en uranium métal, naturel ou appauvri, pour des masses d’inertie, lests et contrepoids dans l’aéronautique, les applications balistiques, absorbtion des vibrations. Pour ce faire, la SICN dispose des technologies très variées de mise en forme du métal : fonderie sous vide, laminage, filage, emboutissage, usinage.

Cette utilisation de l’uranium appauvri pour le lestage des avions de transport est courante dans l’industrie aéronautique : ainsi, un Boeing 747 contient 450 kg d’uranium appauvri dans ses structures sous forme de contrepoids. La liste des avions de ligne ayant des éléments de leurs structures en uranium appauvri ne se limite pas à Boeing : on en trouve également dans les DC-10, les MD-11, les L-C130 Hercules...

L’utilisation de l’uranium appauvri dans l’industrie aéronautique se poursuit, notamment aux Etats-Unis où la principale entreprise productrice d’uranium appauvri - Starmet (Concord, Massachussetts) signale dans son rapport financier pour 1999 qu’elle " répare et remet en état les contrepoids en uranium appauvri des avions, tant commerciaux que militaires ". Sans avancer de preuves, la Société française de Chimie affirme que l’uranium appauvri n’est plus utilisé dans la construction des avions. Si tel était le cas, on ignore si les masses de lestage en uranium appauvri utilisées jusqu’à présent ont été remplacées dans tous les avions de ligne encore en service. Ce n’était pas le cas du Boeing cargo de la compagnie israélienne El Al qui s’est écrasé, le 4 octobre 1992, sur une banlieue d’Amsterdam, tuant 43 personnes (voir Annexe).

 

3 - Utilisation dans l’industrie nucléaire

L’uranium appauvri est également utilisé dans l’industrie nucléaire, notamment dans la mise en œuvre du procédé SILVA de séparation isotopique de l’uranium par laser, dans la fabrication du combustible Mox. Il est également utilisé dans les surgénérateurs, notamment Rapsodie (Centre CEA de Cadarache), Phénix (Marcoule). En tant que sous produit de l’enrichissement de l’uranium dans les usines de Pierrelatte (civiles et militaires), il est stocké sous plusieurs formes : UF6 appauvri, U3O8 appauvri.

4 - Utilisations diverses

Par le passé des recherches sur l’uranium appauvri ont été faites pour l’utiliser, sous forme d’oxyde, comme catalyseur pour la purification des gaz d’échappement des voitures. Nous ignorons si ces recherches ont débouché sur des applications industrielles.

En 1986, lors d’un débat au Sénat américain sur les munitions perforantes, il a été signalé que l’Ecole des Mines du Nouveau-Mexique, mettait au point un canon destiné à tirer des munitions à l’uranium appauvri pour effectuer les forages où seront placées les charges de dynamite, forages sont habituellement faits à la main. On ignore si cette application a été effectivement utilisée par les mineurs.

Enfin, l’uranium appauvri a été utilisé comme colorant : diffusé dans les verres et les céramiques, il conduit à des produits offrant de belles couleurs et pouvant aussi dans certains cas, présenter des propriétés optiques particulières. La société française de chimie affirme que cette utilisation d’oxyde d’uranium U03 (orange) n’est pas autorisée en France, pourtant, dans une campagne récente, la CRII-RAD a dénoncé cette utilisation dans la bijouterie et la cristallerie.

Pour en savoir plus : cahier n°5 de l'Observatoire des armes nucléaires françaises

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